Alexithymie et autisme : quand les émotions sont là, mais sans traduction
- Catherine Dubarry
- 8 avr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours

Introduction : "Je ne sais pas ce que je ressens"
Vous êtes-vous déjà retrouvé·e à répondre "je sais pas" quand quelqu'un vous demandait comment vous alliez ? Pas par esquive, pas par manque de confiance, mais parce que, littéralement, vous ne le saviez pas. Vous ressentez quelque chose. Un poids dans la poitrine. Une agitation diffuse. Une sorte de tension qui ne porte pas encore de nom. Mais entre cette sensation brute et le mot qui devrait l'identifier, il y a un vide. Ce vide a un nom : l'alexithymie.
Et si vous êtes une personne autiste adulte, vous n'êtes pas seul·e. Environ 50 % des personnes autistes présentent une forme d'alexithymie, un chiffre qui contraste fortement avec les 10 % estimés dans la population générale.
Dans cet article, nous allons explorer ensemble ce que c'est vraiment, pourquoi cela arrive dans le contexte du TSA, comment cela se manifeste au quotidien, et surtout ce que vous pouvez commencer à faire.
Qu'est-ce que l'alexithymie ? Définition et origine du concept
Le terme "alexithymie" vient du grec :
a : sans
lexis : mot
thymos : émotion
Littéralement : "sans mot pour les émotions".
Le concept a été introduit dans les années 1970 par le psychiatre Peter Sifneos pour décrire une difficulté spécifique à identifier, différencier et verbaliser ses états émotionnels internes.
Il est important de clarifier d'emblée ce que l'alexithymie n'est pas :
Ce n'est pas l'absence d'émotions
Ce n'est pas de l'indifférence affective
Ce n'est pas un manque d'empathie
Ce n'est pas un défaut de caractère
L'alexithymie, c'est un écart entre ce que le corps ressent et la capacité du cerveau à le traduire en langage émotionnel. Les émotions sont bien là, elles ne trouvent juste pas leur dictionnaire.
Alexithymie et autisme : quel est le lien neurologique ?
Pour comprendre pourquoi l'alexithymie est si fréquente dans le TSA, il faut d'abord comprendre un concept clé : l'intéroception.C'est le sixième sens que personne ne vous a expliqué.
L'intéroception est la capacité à percevoir les signaux internes de son propre corps : la faim, la soif, la fatigue, la douleur, le rythme cardiaque, la tension musculaire, et les états émotionnels.
Chez les personnes autistes, l'intéroception fonctionne souvent de façon atypique. Concrètement, cela peut signifier :
Une perception en mode ON/OFF : on ne perçoit pas les nuances intermédiaires d'une émotion. On passe directement du neutre au pic d'intensité, sans ressentir la montée progressive.
Une déconnexion du signal corporel : le corps envoie un signal (cœur qui s'accélère, nœud dans l'estomac), mais le cerveau ne le traduit pas automatiquement en émotion identifiable.
Un décalage temporel : la prise de conscience émotionnelle arrive souvent après l'événement déclencheur, parfois plusieurs heures plus tard.
Le schéma ECG vs la vague
Pour illustrer cette différence, imaginez deux façons de vivre une émotion :
La personne neurotypique vit souvent ses émotions comme une vague : une montée progressive, un pic, puis une descente graduelle. Elle a le temps de percevoir que quelque chose monte, d'en identifier la nature, et d'agir en conséquence.
La personne autiste avec alexithymie vit ses émotions comme un électrocardiogramme : on est à plat (OFF), et soudainement on est au pic maximal (ON), sans avoir perçu les étapes intermédiaires. La réaction semble alors "soudaine" ou "disproportionnée" aux yeux des autres, alors qu'elle n'est que la conséquence d'un signal ignoré trop longtemps.
Comment l'alexithymie se manifeste-t-elle au quotidien ?
Voici les signes les plus fréquents que l'on observe chez les adultes autistes concernés :
La réponse automatique "je sais pas"
Quand quelqu'un demande "comment vous allez ?" ou "qu'est-ce que vous ressentez ?", la réponse honnête est souvent un vide. Pas de l'évasion, un véritable accès impossible à l'information émotionnelle en temps réel.
La découverte émotionnelle en différé
On réalise qu'on était en colère le lendemain. On comprend qu'on était anxieux·se une fois la situation passée. L'émotion ne se révèle qu'avec du recul, parfois après avoir "traité" l'événement par la pensée ou dans le sommeil.
Les émotions perçues d'abord dans le corps
Avant d'avoir un mot, on a une sensation physique : ventre noué, gorge serrée, chaleur dans la poitrine, agitation dans les jambes. Ce sont les marqueurs somatiques des émotions, mais sans la traduction, ils restent des symptômes physiques incompréhensibles.
La confusion entre états émotionnels similaires
Distinguer l'anxiété de l'excitation, la tristesse de la fatigue, la culpabilité de la honte, autant de nuances qui peuvent être floues ou inaccessibles.
Des réactions perçues comme "disproportionnées"
Parce que le signal n'a pas été traité progressivement, la réaction survient quand la jauge est déjà pleine. Ce qui ressemble à une explosion "pour rien" est en réalité l'accumulation silencieuse d'une émotion non identifiée.
La difficulté à demander de l'aide
Si vous ne savez pas ce que vous ressentez, il est extrêmement difficile de le formuler à un proche ou à un professionnel. Cela génère souvent un sentiment d'incompréhension mutuelle, et parfois une culpabilité supplémentaire.
Les conséquences de l'alexithymie non reconnue
Sur la santé mentale : La difficulté à réguler des émotions que vous ne parvenez pas à nommer génère une fatigue émotionnelle chronique. Elle est également liée à des taux plus élevés d'anxiété et de dépression chez les adultes autistes.
Sur les relations : Les proches peuvent interpréter le manque de réponse émotionnelle visible comme de la froideur, de l'indifférence, ou un désintérêt pour la relation. Ce malentendu est douloureux pour les deux côtés.
Sur l'estime de soi : Des années à se faire dire "vous exagérez", "vous n'êtes pas normal·e", "vous êtes froid·e", sans comprendre pourquoi, laissent des traces profondes sur la perception de soi.
Sur la gestion des crises : Sans accès aux signaux émotionnels intermédiaires, il est difficile d'anticiper une surcharge. La crise survient alors "sans prévenir", ce qui renforce le sentiment de perte de contrôle.
Ce que vous pouvez commencer à faire : 4 premières pistes
L'alexithymie n'est pas une fatalité. Elle peut être travaillée progressivement, à condition d'utiliser les bons outils, adaptés au fonctionnement autistique.
Commencer par le corps, pas par les mots
Plutôt que de chercher directement le mot de l'émotion, commencez par observer les sensations physiques : "Où est-ce que vous ressentez quelque chose dans votre corps en ce moment ?" "Est-ce chaud ou froid ? Tendu ou relâché ? Lourd ou léger ?" Le corps est souvent plus accessible que l'étiquette émotionnelle. C'est par lui que la traduction commence.
Utiliser une roue des émotions comme outil de décodage
La roue des émotions est un outil visuel qui part d'une émotion de base (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise) et en détaille les nuances. Plutôt que de chercher le bon mot dans le vide, vous naviguez visuellement dans un vocabulaire émotionnel structuré.
C'est une aide extérieure pour pallier l'absence de "dictionnaire interne" automatique.
Tenir un journal des déclencheurs émotionnels
Pas un journal intime classique, plutôt un journal de données. Chaque soir, notez :
Ce qui s'est passé dans la journée
Ce que votre corps a ressenti (sensations physiques)
Quelle émotion cela pourrait correspondre (même approximativement)
L'intensité sur une échelle de 0 à 10
Avec le temps, des patterns émergent. Vous commencez à reconnaître a posteriori vos propres signaux, pour pouvoir les reconnaître de plus en plus tôt dans le processus.
Valider vos ressentis même sans étiquette précise
L'une des conséquences les plus douloureuses de l'alexithymie est le doute de soi : "Est-ce que je ressens vraiment quelque chose, ou j'exagère ?"
La première étape est d'apprendre à faire confiance au signal corporel, même sans le nommer parfaitement. "Je ressens quelque chose d'intense dans ma poitrine" est une information valide, même sans le mot "anxiété" derrière.
Alexithymie et accompagnement : pourquoi c'est au cœur de ma pratique
Chez Atypic Rise, l'exploration du fonctionnement émotionnel est l'une des premières choses que j'aborde avec les personnes que j'accompagne.
Parce que comprendre comment vous ressentez vos émotions, avant même de chercher à les gérer, est la condition de tout le reste. Vous ne pouvez pas réguler ce que vous n'arrivez pas à percevoir.
Avec les adultes autistes, je travaille à partir du corps, des sensations, des déclencheurs concrets, et non à partir de cadres émotionnels neurotypiques qui ne correspondent pas à leur fonctionnement.
L'objectif n'est pas de "ressentir comme tout le monde". C'est d'apprendre à naviguer dans votre propre paysage émotionnel, avec les outils qui fonctionnent pour vous.
Ce qu'il faut retenir sur l'alexithymie et l'autisme
L'alexithymie touche environ 50 % des personnes autistes adultes
Elle se définit comme la difficulté à identifier, nommer et exprimer ses émotions
Elle découle d'une intéroception atypique, et non d'un manque d'empathie ou de sensibilité
Elle se manifeste souvent par des émotions vécues en mode ON/OFF, une prise de conscience en différé, et des sensations corporelles sans étiquette
Elle peut être travaillée progressivement, à condition d'utiliser des outils adaptés au fonctionnement autistique
Ce n'est pas un défaut, c'est une façon différente de traiter l'information émotionnelle
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